Aprs la French Thought: vers un style analytique, phŽnomŽnologique et lŽvinassien

Si lĠon souhaite dŽcrire lĠŽvolution de la philosophie en France au cours du vingtime sicle et jusquĠˆ notre prŽsent, on devra dĠabord reconna”tre la place et le r™le extrmement importants quĠy a jouŽ la phŽnomŽnologie.

Incontestablement, la greffe de la phŽnomŽnologie en France, aprs son entame allemande, a rŽussi au-delˆ de toute espŽrance. DĠemblŽe, trois auteurs ont Žcrit une philosophie personnelle de type phŽnomŽnologique de manire ˆ peu prs contemporaine ˆ Heidegger, qui lui mme reprenait lĠimpulsion donnŽe par Husserl : Emmanuel Levinas, Maurice Merleau-Ponty et Jean-Paul Sartre. Mais ÒaprsÓ cette gŽnŽration phŽnomŽnologique, la phŽnomŽnologie a continuŽ dĠtre le lieu de naissance, et pour une part au moins, dĠŽlaboration, dĠÏuvres philosophiques, mme si ce fut parfois dans un dŽcalage ˆ lĠŽgard de lĠinspiration phŽnomŽnologique pure, comme lĠillustrent chacun ˆ leur manire RicÏur et Derrida. Des noms comme ceux de Michel Henry, Jean-Luc Marion, Henri Maldiney ou Jean-Louis ChrŽtien tŽmoignent Žgalement de la persistance de cette fŽcondation. Et il faut aussi signaler, sans doute, lĠŽlŽment institutionnel quĠapporte lĠŽquipe de recherche des ÒArchives HusserlÓ, localisŽe ˆ lĠEcole Normale SupŽrieure : elle consacre dans lĠespace franais la phŽnomŽnologie comme une orientation pŽrenne. On pourrait aller plus loin et rappeler ˆ cette occasion que le travail et la rŽflexion ˆ partir de Husserl ont aussi jouŽ un r™le important vis-ˆ-vis de lĠŽpistŽmologie franaise, en observant notamment que lĠŽquipe de lĠIHPST, un des p™les de la recherche ŽpistŽmologique, et qui suit aujourdĠhui majoritairement la voie analytique, fut dĠabord lĠŽquipe de Suzanne Bachelard, la traductrice en Franais de Logique formelle et logique transcendantale de Husserl.

En mme temps, cette prŽsence forte de la phŽnomŽnologie nĠa cessŽ dĠtre contrebalancŽe par des rŽsistances fortes, ˆ chaque fois motivŽes par dĠautres influences. Je distinguerai simplement trois Žtapes :

1) La premire phŽnomŽnologie franaise, celle des annŽes 1940 (celle de Levinas, Sartre et Merleau-Ponty, mais ici je pense plus aux deux derniers), est en mme temps animŽe par le souci de rompre avec les illusions et les faux semblants de lĠidŽalisme et du spiritualisme – qui avaient dominŽ la scne dans les dŽcennies prŽcŽdentes, tout rŽcemment avec Bergson et Brunschvicg – pour rejoindre la vie matŽrielle des hommes et leurs souffrances concrtes. Ici la rŽfŽrence implicite est celle du marxisme. On comprendra mal cette premire phŽnomŽnologie si on ne lĠentend pas comme essayant en mme temps de pratiquer le ÒsouponÓ marxiste. De cela, il y a des indices, comme le passage de Sartre de LĠĉtre et le nŽant ˆ la Critique de la raison dialectique, ou comme la prŽface de TotalitŽ et infini. De faon saisissante, le Que sais-je ? sur la phŽnomŽnologie de Jean-Franois Lyotard. Plus profondŽment, la lecture du motif de lĠintentionnalitŽ par les phŽnomŽnologues franais, originairement fixŽe par lĠinterprŽtation donnŽe par Levinas dans La thŽorie de lĠintuition chez Husserl, entend celle-ci de manire non ŽpistŽmologique comme ouverture sur lĠĉtre toujours dŽjˆ accomplie en la conscience : lĠintentionnalitŽ est comprise de manire heideggerienne afin de penser lĠhomme dans le monde, comme le marxisme le requiert. CĠest le marxisme des franais qui motive leur heideggerianisme.

2) Dans les annŽes soixante et soixante dix, de faon concomitante avec lĠaffirmation dĠune nouvelle gŽnŽration, celle de la philosophie franaise ÒradicaleÓ associŽe ˆ la perspective dĠune rŽvolution ou ˆ tout le moins dĠune subversion (la gŽnŽration de la French Thought), la phŽnomŽnologie est ˆ vrai dire plut™t repoussŽe et condamnŽe. Bien que Derrida engage son travail avec elle et pense ˆ partir dĠelle, lĠatmosphre est dans lĠensemble ˆ son rejet. De ce point de vue, lĠopposition formulŽe par Foucault entre une philosophie de lĠexpŽrience, du sens et du sujet, et une philosophie du concept, du savoir et de la rationalitŽ renvoie ˆ lĠŽvidence Sartre et Merleau-Ponty, et avec eux la phŽnomŽnologie, du mauvais c™tŽ. Deleuze est fier de faire remarquer quĠil nĠa jamais cŽdŽ au vertige de la phŽnomŽnologie. La phŽnomŽnologie se maintient et persiste, mais comme une faiblesse honteuse. A la limite, le phŽnomŽnologue reoit une poubelle sur la tte (RicÏur ˆ Nanterre). Pourtant, la French Thought ne prend jamais congŽ du regard phŽnomŽnologique. En dŽpit de sa rupture politique, en dŽpit de sa volontŽ mŽthodologique de ne pas se tenir dans les voies contraignantes de la phŽnomŽnologie, elle lui reste liŽe, elle assume sa dette ˆ son endroit. De cela aussi nous avons des preuves, des indices. Derrida, dŽjˆ nommŽ, ne ÒquitteÓ jamais la phŽnomŽnologie : quĠil suffise ici de citer son livre tardif Le toucher Jean-Luc Nancy[1], qui est tout entier discussion dĠun motif phŽnomŽnologique, travail du problme phŽnomŽnologique de la perception (et dans lequel Derrida revient ˆ son langage et ˆ ses descriptions de La voix et le phŽnomne). Mais Deleuze, quoi quĠil ait revendiquŽ comme distance ˆ lĠŽgard de lĠengouement phŽnomŽnologique, ainsi que nous le disions ˆ lĠinstant, nĠa pas ignorŽ la source phŽnomŽnologique. Il lui fait, par exemple, un recours essentiel dans Logique du sens, sĠil est vrai que la mise en place fondamentale du sens comme ŽvŽnement biface, exprimŽ de la proposition et attribut de lĠŽtat de choses, passe de manire dŽcisive par une analyse du nome husserlien. Plus gŽnŽralement, Alain Beaulieu a montrŽ dans sa thse (Deleuze et la phŽnomŽnologie[2]) comment Deleuze accordait ˆ la phŽnomŽnologie le statut du Òmeilleur ennemiÓ, celui auquel il sĠoppose rŽsolument tout en cherchant ˆ chaque fois ˆ rŽcupŽrer dans le cadre quĠil essaie dĠŽlaborer les capacitŽs sŽduisantes quĠil manifeste. Mais on pourrait aller plus loin et montrer patiemment comment le langage et les vues phŽnomŽnologiques interviennent dans la composition singulire de chacune des Ïuvres de la French Thought (chez Foucault et chez Lyotard). A cela, il y a dĠailleurs une raison simple, cĠest que la French Thought est aussi, et ds le dŽbut sans doute, dans une relation de dŽfi et dĠopposition ˆ lĠŽgard de la nouvelle koin de la philosophie, la koin analytique. De ce point de vue, la phŽnomŽnologie est le contrepoison le plus plausible et le plus efficace : partie avec Husserl dĠune ambition de philosophie scientifique et de couverture dans la vŽritŽ de tous les problmes similaire ˆ celle que dŽploie la raison analytique, elle a maintenu le lien avec la tradition et permis des dŽveloppements ÒlittŽrairesÓ. La French Thought va chercher son grand frre phŽnomŽnologique, se dŽfinissant en termes de mŽthode comme le mŽchant champion analytique, pour la dŽfendre dans la cour de rŽcrŽation.

3) PrŽcisŽment, nous en arrivons au troisime contexte, le contexte prŽsent, o la philosophie analytique peut prŽtendre tre devenue la chose tendance en France. Si un engouement est manifeste chez nous en effet, cĠest celui qui dŽplace les spŽcialistes vers le corpus analytique en gŽnŽral, vers les auteurs dĠorientation pragmatique dans ce corpus en particulier. Je pense ici ˆ ce quĠon peut appeler la mouvance wittgensteinienne, aux travaux sur Peirce, James, Wittgenstein, Sellars, Dewey, ou sur les auteurs amŽricains dits parfois Òpost-analytiquesÓ comme Quine, Putnam ou Cavell. LĠattachement ˆ la phŽnomŽnologie, de nos jours en France, sĠaffirme dans un contexte dominŽ par ce nouvel engouement. Il est donc ˆ nouveau limitŽ par une rŽsistance, mesurŽe par le degrŽ dĠallŽgeance que lĠon est amenŽ ˆ faire en mme temps ˆ cette nouvelle orientation. Cela donne une nouvelle distribution des travaux. Certains font de la phŽnomŽnologie ˆ lĠIHPST, et la conoivent comme ÒphŽnomŽnologie analytiqueÓ. Certains font de la phŽnomŽnologie aux Archives Husserl, mais explorent les proximitŽs et les dŽbats entre Husserl et Frege, Husserl et Meinong, etc. Jean-Luc Marion, faisant cours sur la notion dĠintention, passe un certain temps ˆ travailler sur Elisabeth Anscombe. Encore une fois, la phŽnomŽnologie est toujours lˆ, la force de son acclimatation en France nĠest pas dŽmentie. Mme Vincent Descombes consacre 100 pages ˆ Husserl dans son Les institutions du sens[3]. Mais elle est toujours ÒoblitŽrŽeÓ par un dŽsaveu, qui nĠest plus le dŽsaveu marxiste ou le dŽsaveu de la subversion et du soupon, mais qui est dŽsormais le dŽsaveu analytique dĠun rationalisme exigeant et objectiviste.

Je voudrais maintenant mĠefforcer, aprs avoir dŽcrit de faon historique les trois modalitŽs successives de notre adhŽsion toujours empchŽe ˆ la phŽnomŽnologie, de dire pourquoi nous sommes aujourdĠhui, quoi que nous en ayons, Òaprs la French ThoughtÓ. Pourquoi la question de son hŽritage se pose aujourdĠhui, de son hŽritage plut™t que de sa prolongation ou sa poursuite. CĠest un point qui fait litige, sur lequel, jĠen suis bien conscient, mes collgues ne sont pas forcŽment du mme sentiment que moi. Mais ce point est important ˆ mes yeux, il dŽtermine ce que nous allons pouvoir faire pour que la philosophie vive et avance, avec une fra”cheur qui ne lĠinfŽode pas ˆ de fausses aventures.

La French Thought est finie

Pourquoi devons nous accepter la notice nŽcrologique donnant la French Thought comme morte ?

Est-ce parce que Derrida, son dernier hŽros vivant, nous a dŽsormais quittŽs ? CĠest en effet une raison moins dŽrisoire quĠon ne pourrait le croire. Le ÒgenreÓ de la French Thought passait beaucoup par ses ma”tres, ses ÒgourousÓ, dirait-on dans une optique dŽsobligeante. CĠest-ˆ-dire par le vivant exemple dĠune attitude dans la culture, quĠils donnaient ˆ ceux qui les lisaient, attitude qui allait au-delˆ de leurs thses et de leurs livres, et qui dŽterminait une ÒpossibilitŽ de pensŽeÓ, fixant en quelque sorte un horizon du type de philosophie ˆ inventer. Philosopher, cĠŽtait toujours mieux penser et Žcrire pour justifier lĠabord du monde dont des hommes comme Foucault, Lyotard, Deleuze et Derrida Žtaient lĠexemple. Leurs Ïuvres dĠailleurs, de plusieurs manires diffŽrentes, ont eu Žminemment le caractre dĠun Òparcours dans la cultureÓ.

Si la French Thought est morte, je pense, cĠest aussi parce que la ÒmachineÓ de sa reprise sur le mode de lĠhistoire de la philosophie est en marche. On Žcrit des thses, dŽsormais, et cela mme chez les meilleurs, les jeunes gens bien nŽs des Žcoles prestigieuses, sur Foucault, Lyotard, Deleuze et Derrida. Ce qui se fait depuis plusieurs annŽes dans les pays anglophones et plus gŽnŽralement dans les pays non francophones commence ˆ se faire dans lĠhexagone. DĠun c™tŽ, bien sžr, cela renforce la position de cette pensŽe, qui est mieux prise en compte et plus justement reconnue pour lĠintelligible quĠelle a apportŽ, ˆ proportion de ce que ces savantes Žtudes nous montrent et nous enseignent. Mais dĠun autre c™tŽ, ce processus ÒenterreÓ la French Thought. DĠune part, il lĠenterre parce quĠelle nĠŽtait par excellence pas faite pour cela : elle se donnait comme une philosophie ˆ faire vivre et fŽconder en reprenant de manire diffŽrentielle son geste, mais surtout pas ˆ Žtudier. DĠautre part, il lĠenterre par ce quĠil dŽgage un nouvel axe de travail et de recherche, qui a pour objet la comprŽhension des tenants et des aboutissants de ce qui a ŽtŽ Žcrit et pensŽ sous les auspices de la French Thought, plut™t que les problmes et enjeux de cette French Thought elle-mme : il encourage ˆ ne pas prolonger quelque chose comme son questionnement propre.

Mais ces raisons sont encore insuffisantes. Il y en a deux que je crois dĠun poids plus considŽrable.

Une premire raison est que toute cette philosophie a ŽtŽ Žcrite dans un certain rapport au politique, rapport mŽthodologique ˆ la fois essentiel et original. Ce nĠŽtait pas, en rgle gŽnŽrale, une Òphilosophie politiqueÓ au sens standard, cherchant ˆ penser les conditions gŽnŽrales du gouvernement des hommes, et les formes et contenus normatifs auxquels soumettre son exercice. Les Ïuvres de la French Thought se situent plut™t au niveau de ce quĠon appelle Òphilosophie gŽnŽraleÓ, traitant du tout de la pensŽe, du tout de lĠexpŽrience, de la nature et de la culture ensemble, etc. Mais pourtant la fonction politique est privilŽgiŽe : ces Ïuvres cherchent la plupart des temps ˆ dŽcrire une ornire dans laquelle le monde historique et lĠexistence humaine sont pris, pour proposer des Òlignes de fuitesÓ dessinant un type dĠŽchappŽe ou de dŽpassement. Les Ïuvres de la French Thought ont ŽtŽ Žcrites comme des sortes dĠÒactes de philosophieÓ, dont on espŽrait quĠils accomplissaient dŽjˆ quelque chose dĠune transition ou dĠun changement qui Žtait ce que lĠon pouvait et devait le plus dŽsirer : cĠŽtaient des Ïuvres de philosophie Òpolitiquement performativesÓ. La possibilitŽ de travailler de cette faon dŽpendait donc de la plausibilitŽ de la rŽvolution, de lĠexpŽrience vivante de son espŽrance. Et ce mme si, dĠentrŽe de jeu, ce nĠest pas de la rŽvolution sous son visage lŽniniste standard quĠil sĠagit, mais de quelque chose de plus radical et de plus gŽnŽral. Mme si, de plus, ˆ lĠintŽrieur mme de la French Thought, le motif de la rŽvolution devient progressivement mŽconnaissable (avec la nouvelle conception du pouvoir de Foucault, la dŽmocratie ˆ venir de Derrida ou la problŽmatique du diffŽrend chez Lyotard). NŽanmoins, la French Thought nĠa jamais cessŽ de garder le lien avec cette idŽe, cet enjeu, cet horizon, et de tenter un travail qui se relie ˆ lui, qui accepte dĠtre jugŽ au niveau de la puissance de changement introduite.

Mais, si insupportable que cela puisse tre, aujourdĠhui encore, ˆ beaucoup dĠentre nous, le politique est dŽsormais dŽcrochŽ de la perspective rŽvolutionnaire, cĠest un fait, plus fort que les volontŽs individuelles. Il nĠest plus possible de faire une philosophie qui se tienne mŽthodologiquement dans lĠouverture de lĠhypothse rŽvolutionnaire. DĠo le retour au premier plan de la philosophie politique classique. Mme si celle-ci est radicale, anti-systme, comme cela arrive de nos jours aussi, elle reconna”t un moment philosophique pur sŽparŽ et antŽrieur ˆ elle, dont elle est ˆ la limite seulement une application. Elle ne se produit plus comme compromettant et impliquant dans son geste lĠensemble de la mŽditation de la rationalitŽ.

La deuxime raison qui rend la French Thought morte est liŽe ˆ la prŽcŽdente. Elle a trait ˆ lĠimpossibilitŽ, aujourdĠhui, de nŽgliger les questions de la lŽgitimitŽ, de la justification, et de la vŽritŽ. Il y a prs de quinze ans, dans une discussion amicale, Jacob Rogozinski me disait que, ce qui sŽparait la Òphilosophie analytiqueÓ et la Òphilosophie continentaleÓ, cĠest que la premire assumait dĠtre servante de la vŽritŽ, tandis que la seconde jouait avec elle un jeu nietzschŽen, tendant ˆ la dŽnoncer ou la dissoudre. Je pense que Jacob Rogozinski comprenait French Thought comme synonyme de Òphilosophie continentaleÓ : comment aurait-il pu, sinon, placer dans son nietzschŽisme tendanciel Kant et Husserl, par exemple ? Les questions de la lŽgitimitŽ, de la justification, et de la vŽritŽ, dans le registre du savoir avant tout, mais, en fin de compte, dans tout registre, ont ŽtŽ les questions de la ÒgrandeÓ philosophie continentale, encore pendant lĠŽpisode phŽnomŽnologique. CĠest seulement la French Thought qui peut rŽpondre au schŽma rogozinskien. A lĠŽpoque, je lui opposai une forte rŽsistance. Je ne ressentais pas mme la French Thought comme Žtrangre aux affaires de la vŽritŽ, il me semblait quĠelle en traitait ˆ sa faon. Une de mes raisons de rŽagir de la sorte Žtait ma lecture de Deleuze : il avait ŽtŽ pour moi source de stimulation ŽpistŽmologique (par sa conception de lĠindividuation et du structuralisme rejoignant les idŽes de la thŽorie des catastrophes de Thom). JĠavais raison, je crois, de vouloir faire valoir que la French Thought ne sĠabstenait pas des enjeux classiques du rationalisme, quĠelle prŽtendait avoir quelque chose ˆ en dire, quelque chose qui puisse avoir de la valeur pour ce rationalisme sans quĠil renonce ˆ lui-mme. Mais cĠŽtait tout de mme Jacob qui disait vrai au bout du compte : il y avait bien lĠidŽe, dans la French Thought, que le performatif de la philosophie comptait plus que la justification. Nous aimions les Ïuvres lorsquĠelles nous semblaient amorcer pour nous un grand change de lĠexistence et de la pensŽe, pas lorsquĠelles avaient dŽployŽ une analyse ou une description cohŽrente et justifiŽe. Il Žtait consubstantiel ˆ la French Thought de considŽrer que lŽgitimitŽ, justification et vŽritŽ nĠŽtaient pas le plus important ou le premier souci.

Mais une telle attitude aujourdĠhui nĠest plus possible. En liaison avec ce basculement de la conscience politique faisant que nous ne pouvons plus prŽsupposer le dŽsir de rŽvolution, nous vivons dŽsormais dans un monde historique dont la pluralitŽ, lĠhŽtŽrogŽnŽitŽ nous angoissent. Le minimum de rglement dĠun monde libre et individualiste quĠest la dŽmocratie nous semble devoir tre cŽlŽbrŽ et ÒgardŽÓ, dans lĠordre politique, mais de mme dans lĠordre intellectuel il ne nous semble plus possible de mettre au second plan la facultŽ de convergence internationale et interculturelle que dŽmontre la rationalitŽ de type scientifique : cĠest-ˆ-dire prŽcisŽment la rationalitŽ assumant justification, exigence de lŽgitimitŽ et recherche de la vŽritŽ. LĠaffaire Sokal, dans cette histoire, a jouŽ un r™le Žminent. Pour la plupart, nous nĠavons pas jugŽ honnte et pertinente la lecture par Sokal des invocations de la science dans la French Thought. Mais nous lui avons silencieusement accordŽ quĠil aurait fallu marquer reconnaissance et rŽvŽrence pour des activitŽs rationnelles assumant la lŽgitimation, la justification et la vŽritŽ : ne pas croire pouvoir en extraire des ŽlŽments sans accomplir en mme temps une sorte de devoir de mŽmoire ˆ lĠŽgard de lĠethos scientifique auquel nous les devions.

Supposant, donc, que la French Thought est morte, se pose ˆ nous dŽsormais la question ÒQue faire ?Ó. Pour lui rŽpondre, il sera souhaitable dĠabord dĠessayer de dire ce que nous ont apportŽ la phŽnomŽnologie et la French Thought, et que nous aimerions garder dans un chemin qui sera, par force, tout ˆ fait diffŽrent.

MŽrites de la phŽnomŽnologie franaise et de la French Thought

Le mŽrite du segment franais de la phŽnomŽnologie est ˆ mon sens double, et en premire apparence contradictoire.

A un premier niveau, ce mŽrite est simple, il est celui dĠune vŽritable assomption de lĠambition husserlienne, conduisant ˆ de vraies descriptions, qui font voir lĠexpŽrience, sĠattachent ˆ manifester le sens ˆ mme lĠexpŽrience et par elle. LĠĉtre et le nŽant, PhŽnomŽnologie de la perception et TotalitŽ et infini sont sans conteste des livres qui nous font redŽcouvrir lĠexpŽrience, ˆ la faveur dĠune ÒreconstructionÓ de celle-ci dont la phŽnomŽnologie est, selon Husserl, simplement le projet et la mŽthode. A lĠintŽrieur de ce premier niveau dĠŽloge de la phŽnomŽnologie franaise, je voudrais ajouter une spŽcification de la plus haute importance ˆ mes yeux : lĠinvestigation de lĠexpŽrience ˆ laquelle se livre la phŽnomŽnologie franaise a quelque chose dĠhumaniste, dĠaffectif et de moral. Il sĠagit de dŽvoiler lĠexpŽrience en tant quĠexpŽrience humaine, dans des termes tels et de telle faon que la comprŽhension acquise soit en mme temps une sympathie. Sartre, Merleau-Ponty et Levinas sĠadressent ˆ notre sourire solidaire, ˆ notre Žmotion positive envers lĠexpŽrience comme expŽrience humaine. De ce point de vue, je lĠavoue, cĠest la comparaison avec Heidegger qui fait ressortir pleinement, pour moi, cette particularitŽ ÒfranaiseÓ : la lecture de Sein und Zeit ne nous invite ˆ Òreconna”treÓ ce que nous vivons que pour rencontrer le tragique ou lĠaliŽnation. Le film dŽroulŽ par le livre heideggerien ne comporte aucune scne heureuse, aucune scne empathiquement positive. LĠexpŽrience humaine nĠest mise en lumire que comme perdition mŽprisable ou condition insupportable. Il nĠest sans doute pas faux de dire que nos auteurs (Sartre, Merleau-Ponty et Levinas) ont Žcrit Òsous condition heideggerienneÓ, pourtant quelque chose de lui nĠa pas ŽtŽ repris.

Mais, maintenant, la tradition phŽnomŽnologique en France, cĠest aussi tout autre chose : une mŽditation dĠhistoire de la philosophie sur lĠintelligibilitŽ des dispositifs conceptuels mis en avant par les phŽnomŽnologues historiques. On peut citer ici le travail par lequel, si mes informations sont justes, sĠest engagŽ lĠaventure des ÒArchives Husserl : la lecture serrŽe et exigeante des Recherches logiques de Husserl. Dans les annŽes 1980-2000, cette Žcole a produit un grand nombre de jeunes savants et de professeurs accomplis dans la compŽtence de lĠanalyse conceptuelle des Žcrits husserliens et heideggeriens. Au point que le ÒHusserlÓ et le ÒHeideggerÓ de cette recherche perdent contact, en un sens, avec le Husserl et le Heidegger premier degrŽ qui se dessinent dans les Ïuvres traduites les premires, publiŽes du vivant des auteurs et sur la base desquelles sĠest construite leur rŽputation mondiale. On a peur, en parlant de lĠun ou de lĠautre, de sĠen tenir ˆ des na•vetŽs dŽpassŽes par rapport ˆ ce que ce courant scientifique a dŽvoilŽ. On se dit parfois que Husserl et Heidegger eux-mmes seraient moquŽs comme mauvais interprtes de leur Ïuvre par les spŽcialistes qui ont mis en place un tel Ždifice de subtilitŽs.

Ce travail de dissection et de digestion, le plus souvent, oublie lĠenjeu de description. La phŽnomŽnologie devient surtout une rŽflexion sur la relation intentionnelle, dont la caractŽrisation conceptuelle et mŽtaphysique est indŽfiniment rŽŽtudiŽe. CĠest donc lĠinverse exact des vertus de la ÒphŽnomŽnologie franaiseÓ qui viennent dĠtre louŽes. Pourtant, ˆ mon sens, ce travail mŽrite Žloge aussi. Il a ŽtŽ la manire dont, dans une communautŽ phŽnomŽnologique ayant perdu le lien profond avec lĠentreprise scientifique, voulu par Husserl, lĠexigence intellectuelle de scientificitŽ a ŽtŽ gardŽe. Et il nĠy a nul doute que tout le savoir et lĠintelligence acquis de cette faon peuvent tre employŽs ˆ des t‰ches philosophiques exaltantes. Par ailleurs, sur le plan du principe, il faut Žvidemment combattre le possible ÒprŽjugŽÓ contre les approches de type Òhistoire de la philosophieÓ, toujours susceptible de rena”tre. Une des faons dont la pensŽe progresse et innove, cĠest en ruminant et en interprŽtant. Toute lĠhistoire de la philosophie le prouve, pas moins dans le camp analytique que dans les autres.

Donc, ne retenons pas comme contradictoires les deux mŽrites historiques de la phŽnomŽnologie franaise.

Essayons, ˆ la suite, de dire Žgalement les mŽrites de la French Thought.

De ce point de vue, ce que jĠai envie de mettre en avant en premier lieu, cĠest une triple caractŽristique : la French Thought fut une philosophie fonctionnant comme lecture multiple et croisŽe, elle fut une philosophie de la culture, et elle fut une philosophie de lĠunification transversale.

Lecture multiple et croisŽe. Par rapport ˆ ce que nous venons de dire de lĠhistoire de la philosophie, en plaidant quĠelle Žtait une dimension nŽcessaire et salutaire de la recherche, la French Thought allait plus loin : elle procŽdait universellement par lecture, la relecture des grands textes de la tradition nĠŽtant quĠun cas particulier (majoritaire seulement dans certains livres dĠun de nos auteurs, Derrida). Foucault lit tout le temps, dans tout ce quĠil Žcrit, seulement il lit les textes juridiques, mŽdicaux, littŽraires, il travaille tout un corpus anthropologique, qui nĠest pas seulement en position de source dĠinspiration : lĠÏuvre foucaldienne consiste pour une part ˆ montrer et faire entendre ce corpus, ˆ la faveur dĠune lecture quĠil en propose et qui vaut comme la signature de la contribution intellectuelle foucaldienne. DiffŽrence et rŽpŽtition ou Logique du sens, de mme, articulent un patchwork de lectures, o Lautman croise Fitzgerald, Freud et Artaud (ce qui nĠempche pas que Leibniz, Kant ou Bergson interviennent). Contre un certain virilisme simpliste de la pure activitŽ de la construction conceptuelle, la French Thought enseigne la fŽconditŽ de la fausse passivitŽ de la lecture.

Philosophie de la culture. Ce trait est surprenant, parce que la notion de philosophie de la culture est normalement associŽe au nŽo-kantisme dĠun Cassirer ou au courant hermŽneutique, enclin ˆ inspirer des essais encyclopŽdiques o lĠensemble de la culture se rŽflŽchit (comme lĠest ˆ certains Žgards VŽritŽ et mŽthode, comme lĠest peut-tre plus encore Temps et rŽcit). Mais justement, le nŽo-kantisme et lĠhermŽneutique nĠont pas eu bonne presse sous le rgne de la French Thought. RicÏur nĠa pu obtenir une notoriŽtŽ rŽelle que ÒrevenantÓ des Etats-Unis et lorsque dŽjˆ lĠemprise du moment subversif se rel‰chait. LĠhermŽneutique est tendanciellement dŽsignŽe comme ennemi par Derrida, alors mme que quelquĠun comme Jean Grondin lĠen juge fort proche[4]. DĠailleurs, les heideggeriens franais eux-mmes ren‰clent ˆ assumer lĠorientation hermŽneutisante de Heidegger, jugŽe trop culturelle prŽcisŽment et pas assez ontologique ; ou encore, elle est associŽe par eux ˆ la premire phase de sa pensŽe seulement. Quand au nŽo-kantisme, il Žtait a priori disqualifiŽ comme ce dont on venait, ce qui avait ŽtŽ prŽpondŽrant ˆ lĠŽpoque spiritualiste-idŽaliste, le nom de Brunschvicg repŽrant bien ce moment repoussŽ. Certes, il a perdurŽ pendant la pŽriode de la French Thought avec Granger et Vuillemin, prouvant par lˆ quĠil correspond ˆ une option profonde de lĠesprit philosophique franais (sĠil faut construire une telle instance). Mais lĠidŽe nŽo-kantienne de philosophie de la culture ne pouvait certainement pas tre accueillie et validŽe par les auteurs de la French Thought.

Pourtant, cĠest bien une philosophie de la culture quĠils ont Žcrit, les uns et les autres : leurs Ïuvres sont Žminemment des parcours sillonnant la culture, passant constamment dĠune de ses contrŽes ˆ une autre. Ceci nĠest pas seulement la consŽquence de la manire dont ils jouaient, ainsi que nous venons de le dire, la carte de la lecture. CĠest aussi quĠils essaient de dire quelque chose de ce qui arrive dans la culture, des tendances qui la travaillent et des mŽtamorphoses qui la concernent. Parfois, la rŽflexion de la culture se produit comme description de la pente du capitalisme, dans une rŽmanence marxiste. Parfois, elle se fait dans une posture critique non rŽductible au marxisme. Mais enfin, La condition postmoderne nĠest-il pas par excellence une photographie de la culture, saisie entre la fin des grands rŽcits et la montŽe de la rŽvolution informationnelle ? Toute lĠÏuvre de Foucault ne propose-t-elle pas une image de la culture, distribuŽe entre plusieurs de ses couches, partagŽe entre le registre ŽpistŽmologique, le registre politique et le registre Žthique ? Mille plateaux nĠest-il pas une apprŽhension polymorphe du monde culturel sous lĠangle de lĠagencement, des lignes de fuite, des coalescences et horizons politiques ? Les innombrables livres de Derrida font-ils autre chose que promener lĠattitude de la dŽconstruction le long des provinces diverses de la culture, comme si elle en Žtait le meilleur analyseur ?

Philosophie de lĠunification transversale. Lisant le monde et parcourant la culture, les auteurs de la French Thought sont mus par une intention critique, nous lĠavons dit, mais ils sont aussi ˆ la recherche dĠunifications radicales. Leur prŽsupposŽ est quĠun mme schme mŽtaphysique peut sĠillustrer dans tous les domaines, en positif et en nŽgatif en quelque sorte : il doit y avoir une description principielle de lĠornire qui rende compte de tous les embourbements, mais le geste libŽrateur, imagination, agencement, traduction, dŽplacement, dŽtournement, doit aussi pouvoir opŽrer dans la mme modalitŽ pure partout. Ainsi lĠidŽe deleuzienne de DiffŽrence et rŽpŽtition individue dans le champ biologique, en mathŽmatiques, dans les sciences humaines ou dans le registre politique suivant la mme dramaturgie de la diffŽrent/ciation. Ainsi la revendication leurrŽe du propre et le processus irrŽversible du glissement des massifs de sens, de lĠŽcart et de lĠauto-altŽration de tous les mmes selon la logique de la trace et de la rŽpŽtition, jouent-ils partout (chez Derrida). Ainsi lĠalternative entre signe tenseur et signe sŽmiotique rend elle raison de la thŽatrique pa•enne comme du capitalisme contemporain (chez le Lyotard de Economie libidinale), etc.

Si la French Thought pense la culture, cĠest parce quĠelle croit ˆ une unitŽ de ce qui sĠy trame : une unitŽ dŽpassant le sens commun qui unifie sous une catŽgorie ontologico-mŽtaphysique du plus haut rang aussi bien la cl™ture et la limitation de tout ce qui parvient ˆ se prŽsenter que les ŽvŽnements salvateurs de lĠouverture. Insistons encore : une consŽquence de cette conviction ou cette espŽrance est en particulier que la French Thought est viscŽralement attachŽe ˆ lĠidŽe dĠune unitŽ de la gŽnialitŽ humaine, ˆ la pensŽe que les hauts faits de la culture communiquent mystŽrieusement les uns avec les autres et se rejoignent ˆ leur manire. Ici, cĠest sans doute QuĠest-ce que la philosophie ? de Deleuze quĠil faut citer, comme une construction intellectuelle qui rapproche la geste de la pensŽe dans les trois grands domaines que sont la philosophie, la science et lĠart.

Si tout cela Žtait beau et bon comme je lĠai dit, que faire ÒaprsÓ ? Remarquons ˆ cette occasion que, selon ce qui a ŽtŽ soutenu jusquĠici, nous sommes ÒaprsÓ la French Thought, mais pas forcŽment ÒaprsÓ la phŽnomŽnologie.

Penser aprs la French Thought

Je voudrais, donc, dessiner une possible Žvolution philosophique pour le temps prŽsent, celui que je caractŽrise au moins par la mort de la French Thought, ainsi quĠil a ŽtŽ vu plus haut. Force mĠest, cela dit, de reconna”tre avant mme de commencer que mon discours cessera ici de se prŽsenter comme une considŽration ÒobjectiveÓ de lĠensemble des travaux auxquels la philosophie dĠexpression franaise a donnŽ lieu et donne lieu. Je vais, en effet, plaider pour la voie qui est la mienne, en essayant de vous convaincre quĠelle est hŽritire de ce qui vient dĠtre ŽvoquŽ tout en prenant acte de lĠimpossibilitŽ de continuer Òcomme si de rien nĠŽtaitÓ.

Cette voie que je mĠattache ˆ suivre est celle de lĠethanalyse, annoncŽe dans Sens et philosophie du sens[5], essayŽe pour une part de faon clandestine dans Extermination, loi, Isra‘l[6], officiellement inaugurŽe dans Territoires du sens[7], et dont le rapport avec la phŽnomŽnologie est mŽditŽ dans Usages contemporains de la phŽnomŽnologie[8]. Elle inspire de plus divers articles publiŽs au cours des toutes dernires annŽes (comme Ç Une philosophie lŽvinassienne en France aujourdĠhui È[9] ou Ç La profondeur rŽfŽrentielle chez Jean-Franois Lyotard È[10], ou encore Ç Dialogism between Theory and Ethics È[11], prononcŽe tout rŽcemment au colloque Dialogical perspectives qui se tenait ˆ Toronto).

Situation de la t‰che

Je repars donc de ce que je disais ˆ la fin de la prŽcŽdente section : je ne regarde pas lĠapproche phŽnomŽnologique comme caduque, ˆ lĠinstar de la French Thought. JĠen donnerai simplement les raisons suivantes : 1) dĠune part, la phŽnomŽnologie nĠest pas congŽnitalement liŽe ˆ lĠoption politique rŽvolutionnaire, ni ˆ lĠidŽe que la philosophie se rŽalise nŽcessairement comme ouverture ou percŽe politique (de cela, Husserl au moins tŽmoigne sans ambigu•tŽ) ; 2) dĠautre part, la phŽnomŽnologie ne partage en aucune manire la distance ou la dŽfiance envers justification, lŽgitimation et vŽritŽ (ˆ nouveau, Husserl, auteur dĠune Ïuvre tout entire fondationnelle et visant ˆ dŽployer des vŽritŽs philosophiques situant et fondant toutes les vŽritŽs de la science, en est la preuve incontestable) ; 3) mais en troisime lieu, nous ne pouvons pas ne pas constater que certains grands auteurs du champ analytique rejoignent le point de vue phŽnomŽnologique, ˆ leur manire, comme Peirce et Wittgenstein ; la nŽcessitŽ rationnelle de ce point de vue sĠen trouve confortŽe, et il nĠest peut tre pas judicieux de le mettre au rancart.

Pourtant, nous ne pourrons pas reprendre le projet phŽnomŽnologique tel quel, sans tenir compte de ce qui sĠest passŽ, sans prendre les leons du travail de lĠesprit au cours du vingtime sicle. La phŽnomŽnologie doit continuer en France, mais Òsous contr™leÓ, dans le respect de certains garde fous : au sein dĠun dispositif ou dans lĠambiance dĠun souci qui la limitent.

Pour moi, le contr™le externe de la phŽnomŽnologie doit avoir deux visages.

DĠune part, il nĠest pas possible dĠignorer que la revendication de vŽritŽ sĠaccomplit en mode linguistique, et mme logico-linguistique. Aucune phŽnomŽnologie ne pourra donc esquiver lĠŽlŽment linguistique dont la raison analytique a cherchŽ ˆ dresser la carte et dŽfinir les contraintes au cours du vingtime sicle. Le tournant linguistique doit tre assumŽ, pour le dire autrement. Ce qui ne signifie pas du tout que nous ayons ˆ nous incliner pieusement devant lĠimage du langage proposŽe par Montague et aprs lui Kamp, ni mme devant la forme amendŽe quĠen propose Hintikka. La ÒnouvelleÓ philosophie continentale, la nouvelle phŽnomŽnologie, la nouvelle French Thought, je ne sais comment lĠappeler, devra intervenir de faon combative et conquŽrante sur la question du langage.

Mais dĠautre part, la poursuite dĠune philosophie de type phŽnomŽnologique ˆ laquelle je rve doit accepter de travailler en rŽgime lŽvinassien. Une autre errance f‰cheuse de la French Thought fut ˆ mon sens son orgueilleux dŽni de lĠexigence morale, toujours mise de c™tŽ en tant que platitude idŽologique, limitation injustifiable de la libertŽ. Contre cette tendance, qui pouvait conduire nos discours ˆ tre de bien suspects Žloges de la puissance, Levinas nous a enseignŽ la grandeur de lĠhŽtŽronomie. Il nous a surtout montrŽ que beaucoup de ce qui nous Žtait cher et que nous avions en partage reposait sur notre peur de faire tort, sur notre facultŽ dĠinterroger lĠingŽnuitŽ de notre marche dans le monde.

Tel est donc ˆ mes yeux le programme : faire une philosophie qui nĠignore pas le terrain juridique de la phrase, de la phrase logicisŽe mme, et qui accepte de sĠinquiŽter de son rapport ˆ une exigence morale posŽe comme primitive et absolue. Une telle philosophie ayant de plus ˆ tre encore phŽnomŽnologique : aprs tout, la rŽfŽrence ˆ Levinas le justifie. Si Levinas, ˆ mes yeux, est par excellence celui par lequel la nouveautŽ et le bouleversement nous sont rŽcemment venus, il importe de noter quĠil a suivi pour cela la voie phŽnomŽnologique (se refusant jusquĠˆ la fin ˆ la rŽpudier, continuant de sĠen rŽclamer quelque inflŽchissement quĠil reconnaisse lui avoir fait subir).

Il me reste ˆ expliquer pourquoi, ˆ mes yeux, lĠethanalyse rŽalise ce programme, et pourquoi par dessus le marchŽ elle reprend quelque chose de la French Thought, elle lui est en un sens fidle.

LĠoption de lĠethanalyse

Le projet de lĠethanalyse, pour commencer, reprend le projet phŽnomŽnologique, dans sa dŽfinition dĠorigine husserlienne. De mme que Husserl entend procŽder ˆ lĠanalyse intentionnelle de tous les types dĠobjets intervenant dans notre ÒmondeÓ tel que nous le ÒconstituonsÓ, de mme lĠethanalyse veut caractŽriser chaque ÒrŽgion du sensÓ ayant cours parmi lĠexpŽrience humaine. Si, chez Husserl, il sĠagit de dŽgager le profil intentionnel correspondant ˆ chaque rŽgion dĠobjets, pour lĠethanalyse il sĠagit de dresser le portrait de lĠethos sous-jacent ˆ chaque rŽgion de sens : de dŽcrire le jeu complexe de pratiques, de vŽcus et dĠexpressions linguistiques composant lĠethos ˆ travers lequel la rŽquisition dĠun sens est comprise et transmise. Chez Husserl, un tel profil intentionnel dessine une essence : la mŽthode de la variation eidŽtique nous permet de conclure que, si lĠon dŽroge au moindre aspect du profil intentionnel, il nĠest plus satisfait ˆ lĠessence dĠun objet de la rŽgion, il devient essentiellement exclu que le flux des vŽcus porte un agencement donateur dĠun objet de la sorte concernŽe. Pour lĠethanalyse, la description de lĠethos supportant la rŽgion de sens consiste dans le dŽgagement de la sŽmance associŽe : du faisceau des prescriptions – concernant les vŽcus, pratiques et segments de langage – ˆ lĠobservance desquelles est suspendue la poursuite du jeu du sens en cause.

LĠŽlŽment par o le dispositif conceptuel de base de lĠethanalyse se distingue de celui de la phŽnomŽnologie est celui du sollicitant : lĠethanalyse pose une sorte dĠexpŽrience ou de reconnaissance primitive de la rŽgion de sens dans lĠentente dĠun mot spŽcial et dŽcisif, dĠun mot dĠidŽalitŽ qui ne vaut pas comme nom commun recouvrant une classe dĠitems, mais comme indication dĠun programme ˆ accomplir, comme rŽsumŽ ˆ interprŽter dĠun accomplissement requis, et ˆ ce titre comme rŽvŽlateur du sens et de sa rŽgion. Ainsi le mot amour ne nomme pas les Žpisodes ou les objets amoureux, mais lĠenjeu de lĠamour comme faisant sens parmi les hommes. Il est un exemple de ce que lĠethanalyse appelle sollicitant. Nous embrayons donc sur le thme ˆ chaque fois particulier de lĠethanalyse ˆ partir du sollicitant : une telle fonction introductive ne me semble sĠattribuer ˆ rien dĠanalogue vis-ˆ-vis de lĠanalyse intentionnelle.

Plus simplement, si lĠon veut, lĠethanalyse entend expliciter lĠensemble des prescriptions qui valent pour nous, que nous les suivions ou non : et elle reconna”t que lĠŽlucidation du pour nous ne peut que passer par celle du pour soi. Donc lĠethanalyse est prise dans le circuit allant du tŽmoignage ˆ lĠattestation, comme toute phŽnomŽnologie. La continuitŽ de lĠethanalyse avec la phŽnomŽnologie est patente et incontestable[12].

LĠethanalyse comme reprise de la phŽnomŽnologie franaise et de la French Thought

QuĠen est-il de sa relation avec les mŽrites spŽciaux reconnus plus haut ˆ la phŽnomŽnologie franaise ? Il me semble clair que lĠethanalyse reprend ˆ son compte lĠŽlŽment humaniste de la comprŽhension dĠun affectif et dĠun moral de lĠexpŽrience humaine accomplissant une sympathie ˆ son Žgard : Žtudier un ethos en sĠefforant de dŽgager la sŽmance associŽe suppose, ˆ chaque fois, de se transposer dans la piŽtŽ ˆ lĠŽgard du sens en cause en quelque sorte. DĠimaginer quĠil puisse tre perdu et de se demander par quelle sorte de manifestation concrte de fidŽlitŽ il se voit tous les jours ÒsauvŽÓ. Toute cette dŽmarche de pensŽe suppose en fait que lĠon sĠidentifie au voeu conservateur que la tradition du sens en cause vŽhicule et accomplit.

De mme, lĠethanalyse produit effectivement des descriptions de lĠexpŽrience humaine, la nouveautŽ Žtant seulement quĠil sĠagit de descriptions du point de vue du devoir tre. En revanche, lĠethanalyse rompt, ˆ lĠŽvidence, avec lĠorientation dĠhistoire de la philosophie de la phŽnomŽnologie franaise, celle qui invite ˆ un travail infini et toujours plus subtil de reconstruction conceptuelle des dŽmarches historiques de la phŽnomŽnologie. Un tel travail ne relvera pas de lĠethanalyse, mme si on devait lĠappliquer aux textes ou aux auteurs se rŽclamant de lĠethanalyse dans un hypothŽtique futur. Ce qui est possible en revanche, cĠest que lĠethanalyse puisse recommander un certain style dĠhistoire de la philosophie, mais je ne saurais pas, aujourdĠhui, le caractŽriser.

Il nous reste maintenant ˆ confronter lĠethanalyse avec les trois mŽrites reconnus ci-dessus ˆ la French Thought.

Le terrain le plus favorable est celui du second mŽrite : le mŽrite de fonctionner comme philosophie de la culture. En dŽcrivant lĠethos des rŽgions de sens, lĠethanalyse reconstruit philosophiquement la culture, la dŽpeint sous les couleurs de ce qui nous fait tenir ˆ elle suivant chacune de ses traditions. LĠethanalyse est tout ˆ la fois une thŽorie de la culture comme patchwork de traditions de sens, et une investigation de celle-ci sous lĠespce de la description normative des ethos correspondant.

LĠethanalyse est aussi une philosophie de lĠunification transversale, bien que dĠune tout autre manire que ne lĠŽtait la French Thought. Celle-ci, le plus volontiers, unifiait sur le mode mŽta­phy­sique : lĠunification consistait ˆ dŽgager un schme, dŽfini dans le vieux langage pauvre de la mŽtaphysique (le mme, lĠautre, la substance, lĠidŽe, etc.) pour montrer quĠil Žtait semblablement attestŽ dans des lieux apparemment fort ŽloignŽs du monde humain. Nous avions pris les exemples de la diffŽrent/ciation deleuzienne ou du jeu de lĠespacement, du glissement auto-altŽrant chez Derrida.

LĠethanalyse ne saurait jeter les ponts transversaux de cette manire, puisque, comme mŽthode phŽnomŽnologique et transcendantale, elle sĠabstient de la mŽtaphysique. Elle ne prŽtend pas savoir sur lĠtre, mais seulement faire la carte dĠun devoir tre en tant quĠŽprouvŽ comme tel. Pourtant, elle peut unifier de faon vaste et imprŽvue, Žtablir des rŽsonances entre des domaines que tout sŽpare, dans la mesure o les divers enjeux se croisent dans notre ÒreligiositŽÓ composite dĠune part, dans la mesure o elle reprend ˆ son compte le motif de lĠidŽe dĠautre part.

Pour le premier point : dans lĠethanalyse du politique, je suis amenŽ ˆ discuter de la relation du politique avec le logique et le scientifique, parce que leur inclusion problŽmatique dans la pratique et la pensŽe politique fait partie de ce qui signe la tradition du politique comme telle[13]. Le politique enr™le dans lĠambition dĠune politique instrumentalisant lĠintelligence, adoptant son critre, Žpousant sa vision. LĠauteur de lĠenqute ethanalytique doit donc venir sur ce terrain.

Pour le second point : dans Territoires du sens, jĠexplique que si le contenu de base de la notion dĠidŽe est bien, de Platon ˆ Husserl, la conception dĠun type qui domine des occurrences dans lesquelles seulement il se prŽsente (et sĠabsente), le ÒfondÓ agissant et persuasif de cette conception est la transcendance du devoir tre. LĠeidos est toujours ce ˆ quoi se rapportent les occurrences comme ˆ une norme, une commande. Il en rŽsulte que le philosophme dĠidŽe intervient dans lĠethanalyse, et peut produire des effets unificateurs : ainsi, dans lĠethanalyse de lĠamour, on passe par une comparaison entre lĠamour platonique et le platonisme mathŽmatique[14].

Reste le point lectures croisŽes et multiples. Je dois reconna”tre quĠil ne mĠest pas tout ˆ fait clair, jusquĠˆ prŽsent, que lĠethanalyse conserve ce mŽrite. LĠethanalyse est bien lecture en un certain sens, mais elle est lecture de la culture (selon lĠoreille du devoir tre). De ce point de vue, ses lectures sont croisŽes et multiples, parce que les exigences des ethos ne respectent pas les frontires, comme nous lĠavons dit ˆ lĠinstant. Ce qui est commandŽ en vue de notre rattachement au sollicitant sujet, par exemple, nĠa aucune raison de se tenir dans tel ou tel registre bornŽ de la philosophie ou de la culture. LĠethanalyse du sujet, que je la fasse mal ou bien, est une invite ˆ lire les textes les plus variŽs, ˆ entendre les multiples Òsujets de texteÓqui tissent la subjectivitŽ revendiquŽe dans notre expŽrience. Mais mme si, dans le cas prŽcis que jĠinvoque, rŽfŽrence est faite aux faits textuels et interprŽtatifs, il est vrai que le discours de lĠethanalyse ne se tient pas en gŽnŽral dans la posture du face ˆ face avec un segment textuel arrtŽ. Elle cherche toujours ˆ entendre une expŽrience attachŽe ˆ un sollicitant dans son ensemble au-delˆ de tout objet textuel de commentaire. Cette dŽficience est-elle dŽfinitive, reflte-t-elle les limitations du propagandiste de lĠethanalyse plut™t que de celle-ci ? CĠest ce que je ne sais pas, et suis fort mal placŽ pour dŽcider.

Conclusion : la clartŽ et le concret

En conclusion, je souhaiterais dire ce qui fait ˆ mes yeux lĠenjeu dĠune ÒrepriseÓ de la phŽnomŽnologie et ˆ certains Žgards de la French Thought de la sorte que jĠessaie de concevoir, en essayant de parler plus gŽnŽralement quĠen faveur de lĠethanalyse.

Ce qui est recherchŽ, ce quĠil nous est commandŽ de rechercher selon moi, cĠest une philosophie qui satisfasse ˆ lĠexigence de clartŽ dĠune part, qui sĠattache au concret dĠautre part. La situation contemporaine que jĠappelle ici situation de lĠaprs French Thought requiert de nous tout ˆ la fois la clartŽ et lĠabord du concret.

Elle requiert la clartŽ, parce que nous avons optŽ pour lĠobscur, dans une large mesure en connaissance de cause et en estimant bien faire. CĠest tout spŽcialement dans le cadre de la French Thought quĠil a pu en aller ainsi, mais les publications phŽnomŽnologiques nĠont pas ŽvitŽ cette ornire. Notre Òbonne raisonÓ dĠen user ainsi fut que nous voulions ne pas dissimuler les lieux de non-ma”trise, que nous voulions souligner mme les faons dont ce dont nous parlions restait plus intraitable et plus difficile que ne lĠexprimait ce que nous ne parvenions ˆ dire. LĠautre versant de cette bonne raison Žtait que, pensions-nous, en laissant notre langage trembler dans sa dŽprise, nous tŽmoignions au mieux de cet intraitable ou de cette difficultŽ ˆ laquelle nous voulions faire droit. CĠŽtait en substance au nom de la conformitŽ du discours au rŽel – cĠest-ˆ-dire de ce qui sĠappelle la vŽritŽ – que nous prŽtendions devoir tre obscurs, et donc pouvoir tre obscurs.

Ce qui nous a ŽchappŽ en lĠoccurrence, et peut-tre aux ma”tres en phŽnomŽnologie ou en French Thought que nous suivions eux-mmes (bien que ceux-ci, en certaines occasions dŽcisives, aient trouvŽ le chemin de la clartŽ), cĠest que lĠexigence de clartŽ concerne lĠaffichage de la dŽprise lui-mme. LĠintraitable, la difficultŽ, la complexitŽ, la subtilitŽ ne sont pas rŽellement mis en avant, plaidŽs auprs du lecteur ou de lĠauditeur, sĠils ne sont pas mis en lumire, sĠils ne sont pas portŽs ˆ la clartŽ dans lĠexposition. Le jeu de la pensŽe et de la prise de position, qui se joue et doit se jouer dans la philosophie, nĠest pas respectŽ et vraiment jouŽ si chacun ne vient pas essayer de perturber lĠŽtat antŽrieur du dŽbat dĠune manire qui puisse sĠimposer ˆ chaque autre, cĠest-ˆ-dire dĠune manire claire. La philosophie analytique a marquŽ facilement des points dans toutes les consciences tant quĠelle a ŽtŽ la seule ˆ revendiquer sans ambigu•tŽ la clartŽ.

AujourdĠhui, en assumant lĠimpŽratif de clartŽ, nous pouvons lĠassumer Òun cran plus loinÓ que la philosophie analytique, prŽcisŽment, ne le fait ordinairement : en rŽclamant non seulement que les discours soient clairs quant aux thses quĠils dŽfendent et aux arguments quĠils avancent, mais aussi quĠils soient clairs quant ˆ leurs enjeux et quant au poids respectif de leurs divers arguments dans lĠŽconomie dĠensemble de la vision quĠils tentent dĠŽlaborer. Il arrive que certains articles de philosophie analytique, quoique clairs du premier point de vue, ne le soient gure du second. Cherchons, donc, ˆ Žcrire et inventer une philosophie qui soit claire jusquĠau bout. Ce qui, peut-tre, nĠinterdit pas de faire trembler le langage auprs de sa limite en vue de la vŽritŽ philo­so­phique : cela aussi peut se faire avec clartŽ.

Quant au concret, enfin, je pense que la dŽcouverte que nous avons faite et qui peut nous guider est que son contenu est, en dernire instance, Žthique.

On a pu croire, auparavant, que le concret Žtait la matire ou le matŽriel. Puis quĠil Žtait le politique, ou lĠaffectif. Rien de tout cela nĠest totalement faux, ne saurait tre absolument rejetŽ. Le concret, ce sur quoi lĠon bute et que lĠon ne saurait ignorer, cĠest bien en un sens la chose matŽrielle qui sĠobjecte ˆ nous dans le monde, cĠest bien en un sens la tension qui tend le monde politique o nous vivons et qui ne saurait tre ignorŽe de manire lŽgitime, cĠest bien en un sens la bouffŽe de sentiment qui nous envahit, et qui nĠest oubliŽe que par des dŽmarches abstraites, pour ce motif mensongres.

Mais le souci de la philosophie, dans sa revendication du concret, est de ne pas tre une lubie scandaleuse. De ne pas parler au-delˆ de ce qui obnubile la vie des gens, de ce qui dans lĠurgence dŽtermine leur possibilitŽ de continuer de manire digne dans la posture humaine. Si on leur parle dĠentitŽs qui nĠont rien ˆ voir avec les obstacles et matires contre lesquels ils se cognent, on risque de faire injure ˆ cette urgence, et de mme si – dans certains contextes – on mŽconna”t le souci politique dont ils dŽpendent, ou si lĠon mŽconna”t par principe tout affect qui tisse leur vie. La dŽtermination ultime du concret est donc celle du Òce qui compte et ne saurait tre minimisŽ ou mis de c™tŽ dans la vie des gensÓ. Un pesage scrupuleux des frontires dĠune configuration thŽorique nĠayant aucun Žgard ˆ ce concret Žthique ne vaut pas vraiment, nĠhonore pas la philosophie comme il convient. Et tout autant une splendide mŽditation sur lĠauthenticitŽ de la chose dans lĠOrient hiŽratique de lĠontologie, si elle oublie toute incidence au plan de ce mme concret Žthique.

CĠest Levinas, bien entendu, qui nous a rappelŽ lĠexigence du concret en ce sens, allant jusquĠˆ subordonner toute sa mŽthode dĠexposition des contenus dĠune philosophie fort difficile ˆ ce principe du Òpassage par le concretÓ, qui est au fond un principe du Òpassage par lĠhommeÓ.

La clartŽ exige que nous prenions des exemples, la philosophie analytique nous lĠaura suffisamment serinŽ pour que nous le comprenions.

Le concret requiert que nous croisions lĠhomme et nous adressions ˆ lui, Levinas nous lĠa enseignŽ.

Nous devons donc Žcrire des philosophies prenant des exemples et se rattachant au concret, sans supposer trop facilement quĠaucun des deux nous rendre quitte de lĠautre.



[1]. Cf. Derrida, J., Le toucher – Jean-Luc Nancy, Paris, GalilŽe, 2000.

[2]. Cf. Beaulieu, A., Gilles Deleuze et la phŽnomŽnologie, Les Editions Sils Maria diffusion Vrin, 2004.

[3]. Cf. Descombes, V., Les institutions du sens, Paris, Minuit, 1996.

[4]. Cf. Grondin, J., Le tournant hermŽneutique de la phŽnomŽnologie, Paris PUF, 2003.

[5]. Paris, DesclŽe de Brouwer, 2001.

[6]. Paris, Les Belles Lettres, 2003.

[7]. Paris, Vrin, 2007.

[8]. Paris, Sens et Tonka, 2008.

[9]. Cf. Salanskis, J.-M., Levinas vivant, Paris, Les Belles Lettres, 2006, p. 191-219.

[10]. Cf. Salanskis, J.-M., in Les transformateurs Lyotard, Enaudeau, C., Nordmann, J.-F., Salanskis, J.-M. & Worms, F. (Žds), Paris, Sens et Tonka, 2008, p. 223-243.

[11]. Non publiŽ.

[12]. Cf. Ç ExpŽrience, phŽnomŽnologie, ethanalyse È, disponible sur mon site personnel.

[13]. Cf., Salanskis, J.-M., Territoires du sens, Paris, Vrin, 2007, p. 40-53.

[14]. Cf. op. cit., p. 76.